Les leçons de l’élection 2011

Le 10 mai 2011

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Contrairement à la croyance populaire, le Parti libéral n’a pas perdu la récente élection fédérale. Il manquait tout simplement à l’appel.

Contrairement à la croyance populaire, le Parti libéral n’a pas perdu la récente élection fédérale : il manquait tout simplement à l’appel. Ce qu’on a injustement qualifié d’échec personnel de la part de Michael Ignatieff n’est en réalité que le point culminant et la conséquence logique d’une grande erreur : l’abandon par le parti depuis, plus vingt ans déjà, du principe d’un gouvernement national fort, à l’affût des besoins et des aspirations du peuple, et voué à l’unification du pays. C’est ce principe qui fut à l’origine de son succès et c’est ce qui lui a permis de se maintenir au pouvoir pendant plus d’un siècle.

Depuis des décennies, les Canadiens sont relégués au rôle de figurants dans la grande fresque de la politique nationale. La politique est devenue la chasse gardée des manipulateurs du discours et de l’image médiatique. Faut-il s’étonner que tant de Canadiens soient devenus insensibles, voire cyniques face à la chose publique, et doutent si fortement que le gouvernement soit vraiment au service du peuple et travaille pour le bien de tous les Canadiens?

Le gouvernement fédéral s’en tient depuis longtemps au rôle de simple gestionnaire des relations interprovinciales dans tous les secteurs de la vie publique. C’est la course au consensus fondé sur le plus bas commun dénominateur sur des questions d’intérêt national telles que la réforme du régime des pensions de retraite du Canada, la protection de l’environnement, le développement des énergies vertes et la réforme des soins de santé.

L’apaisement des provinces et l’assouvissement de leurs exigences par le biais des transferts interprovinciaux sont devenus les enjeux décisifs de cette gestion à courte vue. Quand les négociateurs d’instances fédérales-provinciales n’arrivent pas à s’entendre, bien cantonnés dans leur tour d’ivoire et redevables à personne, le gouvernement fédéral s’en remet aux tribunaux. Là encore, pas de place pour les citoyens. Les différents sur la réglementation des valeurs mobilières et l’accès aux techniques de reproduction en sont des exemples éloquents. Il en est de même de choix de société encore plus fondamentaux tels que la légitimité de la polygamie ou le port du nijab. Ces questions étant considérées beaucoup trop complexes pour être soumises au débat public, les citoyens en sont donc bêtement tenus à l’écart.

À l’heure actuelle, aucun dirigeant national ni aucun chef de parti ne prend au sérieux sa mission fondamentale : parler au nom de tous les Canadiens et défendre les obligations réciproques auxquelles nous sommes tous tenus en tant que citoyens de ce grand pays. C’est là le type d’engagement et de solidarité qui devrait transcender les frontières provinciales et faire échec à l’indifférence et au cynisme des uns face aux problèmes des autres, quels que soient leurs lieux de résidences.

Ainsi, quand les parents d’enfants handicapés en Nouvelle-Écosse sont forcés de quitter leur famille et leurs biens pour obtenir en Ontario ou en Alberta les services dont l’enfant a besoin, c’est l’affaire de tous les Canadiens, pas seulement de la Nouvelle-Écosse. Quand, devant des factures d’électricité exorbitantes, les résidents du Nouveau-Brunswick sont forcés d’investir dans la génération d’énergie verte, et appellent à l’aide pour assurer les investissements, c’est une question d’intérêt national et non une simple dispute entre le gouvernement du Québec et celui du Nouveau-Brunswick sur la transmission d’énergie électrique à partir de Terre-Neuve. Quand presque tous les maires des municipalités canadiennes sonnent la cloche d’alarme sur l’extrême délabrement des infrastructures physiques et sur l’état désastreux des transports en commun, il faut que le gouvernement fédéral fasse preuve de vision et de courage. L’heure n’est plus aux rafistolages de fortune à coup d’ajustements fiscaux.

Lors de l’élection du 2 mai, les Canadiens se sont rendus aux urnes désabusés par les magouilles de la politique partisane qui ont paralysé le dernier parlement. Les ajustements les plus timides aux programmes et aux initiatives nationales s’y sont avérés aussi ardus que les travaux d’Hercule. Les gens en ont assez de ces interminables querelles au sujet de dossiers tels que l’interdiction d’une substance toxique, les modifications à l’assurance-emploi ou la révision du régime de pension des anciens combattants. Beaucoup trop de citoyens et de familles vivent encore au bord de l’abîme, sans aucune façon de se prémunir contre les conséquences d’un événement fortuit comme une maladie soudaine ou une perte d’emploi.

Trop de Canadiens font face à l’avenir sachant fort bien que dans les circonstances actuelles, ils n’arriveront jamais à réaliser leurs ambitions et leurs idéaux. Trop de Canadiens ont perdu l’espoir de connaître un gouvernement fédéral qui exercerait un impact réel sur leur vie personnelle. L’attrait du conservatisme est encore bien moins un retrait par rapport aux valeurs progressistes qu’une crise de confiance en l’aptitude du gouvernement à servir le peuple avec honnêteté et efficacité.

À défaut d’idéaux et de politiciens porteurs d’un message d’espoir, nous nous sommes résignés à la médiocrité et à son prix de consolation: l’immobilisme béat. Nous nous sommes laissés surprendre par une opposition de polichinelle, un NDP truffé de candidats surprises ayant détrôné le Bloc Québécois, et visiblement encore moins équipé que lui pour comprendre que la gouvernance nationale n’est pas la gestion de chicanes entre provinces, mais la recherche de réponses aux aspirations de tous les Canadiens.

Cette chute libre vers la médiocrité a déjà eu des conséquences nationales et internationales. Le déclin de notre influence à l’échelle internationale n’est plus à démontrer. Nous faisons figure de dinosaure dans le dossier des changements climatiques. Et comment oublier la cuisante humiliation que fut le rejet de notre candidature au Conseil de sécurité des Nations Unies au profit du Portugal? Pour arrêter cette chute et remonter la côte, les Canadiens doivent trouver des voix qui s’expriment haut et fort en faveur d’une présence nationale robuste et visionnaire. Souvenons nous que seul le gouvernement fédéral représente directement tous les Canadiens et qu’il nous sera impossible de réaliser nos objectifs et nos aspirations si nous concédons aux autorités locales ou provinciales, si bien intentionnées soient elles, le rôle de premier plan.

Le Canada demeure un pays de grandes promesses, riche d’une population éduquée et aux racines globalement diversifiées. Dans l’hémisphère nord comme dans l’hémisphère sud, le progrès social et économique en ce 21ième siècle passe par l’approvisionnement sécuritaire en ressources énergétiques vertes, l’accès à l’éducation et à la formation pour des populations en croissance, l’acquisition de compétences professionnelles reconnues partout au pays et à l’étranger, le développement d’un système de santé innovateur, capable de répondre aux grands défis posés par la santé publique, et où l’accès aux soins et la qualité des services ne dépendent pas du lieu de résidence. Le Canada jouit de plus d’une infrastructure publique fondée sur une croissance écologiquement viable au sein d’une économie globale, et d’une conjoncture économique où la concurrence pour l’emploi et l’investissement favorise la quête de l’excellence plutôt que la médiocrité.

Unis, nous sommes plus forts, et nos réalisations se mesureront à la hauteur de nos engagements et de nos responsabilités envers nos concitoyens et non pas selon nos performances en tant que consommateurs. Quand nous défendons la dignité humaine chez nous, c’est la dignité humaine de tous que nous défendons.

C’est cette responsabilité que nous devons assumer en adoptant un rôle de leadership en Amérique du nord dans l’élaboration d’une stratégie nationale sur l’énergie verte, au lieu de demeurer passivement à la remorque d’un Congrès américain lamentablement dysfonctionnel en la matière. Les dirigeants des industries énergivores et de la communauté environnementale font depuis longtemps la promotion d’un prix national du carbone applicable à l’ensemble de l’économie, prix qu’il serait possible d’harmoniser de façon constructive en coopération avec nos partenaires globaux. Pourquoi ne pas s’inspirer de l’initiative de ces dirigeants pour élaborer cette stratégie nationale? Pour mener cette initiative à bon port, il nous faut investir massivement dans la transmission interprovinciale d’énergie électrique et assumer un rôle de premier plan au Canada dans la réglementation et la gestion de la grille nord-américaine.

La promesse électorale du Parti conservateur sur une garantie de prêt importante au soutien du développement hydroélectrique de la rivière du Bas-Churchill, bien que favorablement reçue, a immédiatement déclenché entre les politiciens provinciaux une chicane en règle que le premier ministre a été obligé d’apaiser par de vagues promesses «d’équité entre les régions». Or l’enjeu n’est pas là et une ribambelle d’accords ponctuels ne saurait tenir lieu d’une stratégie nationale authentique. En ignorant nos inquiétudes sur l’impact du développement énergétique sur notre santé et notre environnement (comme dans le cas des sables bitumineux et du gaz de schiste), ou en laissant s’enliser les dossiers chauds dans les sables mouvants des négociations fédérales-provinciales, le gouvernement fédéral ne fait preuve ni d’honnêteté, ni de responsabilité.

Jusqu’à maintenant, nos représentants nationaux ne font preuve d’aucune imagination, ou du moins de ce type d’imagination qui motive les citoyens à prendre pleinement part au débat public sur des voies d’avenir réalisables et scientifiquement éprouvées. La visite du cinéaste James Cameron en Alberta l’an dernier, et ses discussions avec les politiciens et les dirigeants autochtones sur les sables bitumineux, ont mieux réussi à sensibiliser le public sur les intérêts en jeu que toute autre instance au pouvoir.

C’est un leadership courageux qui doit donner le coup d’envoi pour qu’au 21ième siècle nos services de santé soient enfin à la hauteur de nos besoins, et pour que nos infrastructures physiques et sociales, si longtemps négligées, bénéficient enfin des investissements essentiels qui leur font cruellement défaut. Cela implique des échanges ouverts et sérieux sur les finances publiques et la responsabilité fiscale. Nous avons le droit de savoir où vont les fonds puisés à même nos taxes fédérales, quels sont les résultats des programmes fédéraux, et à quoi se mesurent les objectifs sociaux et économiques, quels que soient le ou les niveaux de gouvernement impliqués.

Si la gouvernance nationale veut vraiment se recentrer sur les besoins et les responsabilités collectives des Canadiens, et si ces derniers sont prêts à retrouver leur juste place au cœur de nos structures démocratiques, des changements institutionnels importants s’imposent, et ce à partir de propositions et de stratégies clairement formulées. Nous devons viser un meilleur équilibre entre les leviers de pouvoir au sein de nos structures parlementaires afin de définir et de promouvoir les intérêts du peuple canadien. Pourquoi laisser aux ministres provinciaux le soin de définir l’intérêt national canadien dans des domaines comme la péréquation et l’investissement étranger?

Nous pourrions adopter un nouveau système électoral fondé sur le vote proportionnel et nous affranchir ainsi de la politique du tout ou rien, où le premier à passer la barre emporte le prix, peu importe sa représentativité. Nous devons aussi faire en sorte que les sénateurs soient élus et dotés, entre autres, de pouvoirs spécifiques leur permettant de défendre des intérêts régionaux et de travailler avec la Chambre des communes pour en arriver à des plans d’action efficaces sur un éventail de sujets. Pensons par exemple aux changements climatiques, aux soins de santé, aux investissements en infrastructure et en énergie verte. Un sénat élu serait également un forum légitime au sein duquel les intérêts du Québec en tant que seule province à majorité francophone pourraient être défendus efficacement. Tout amendement institutionnel de cet ordre devrait faire l’objet d’un référendum national.

Au-delà des changements institutionnels nous devons élaborer des institutions qui inspirent les citoyens à prendre part aux débats, à la recherche de solutions, de compromis et de consensus sur les défis spécifiques auxquels nous sommes confrontés. C’est ainsi qu’en se renouvelant, le Parti libéral doit aller puiser aux sources, auprès des électeurs et des citoyens, et non chercher à faire adopter une plateforme politique imposée de haut.

Les partis politiques ont perdu leur crédibilité en tant qu’instances propices à la participation du public. Aujourd’hui, à l’ère de l’internet, de Facebook et de Twitter, il faudra beaucoup de souplesse, d’intelligence et de transparence pour non seulement répondre mais aussi anticiper un discours politique aguerri. On pourra s’inspirer de l’exemple du Président américain Barack Obama, qui a su si efficacement mobiliser et rallier les forces vives de l’électorat américain lors de l’élection l’ayant porté au pouvoir en 2009.

Les élections de 2011 posent un défi pour les nombreux Canadiens qui partagent la vision d’un gouvernement national fort, animé d’ambitions nationales fortes. Le fait qu’aucun parti politique actuel ne défende cette vision ne signifie pas que les Canadiens l’aient abandonnée ou qu’elle ne trouve plus de résonnance parmi nous.

La vision d’un gouvernement national fort est un principe fondateur du Parti libéral du Canada. Il se peut que ni cette vision, ni le parti ne survive – rien n’est immortel. Mais c’est ensemble que le parti et sa vision renaîtront, ou c’est ensemble qu’ils périront. C’est maintenant ou jamais le temps pour tous les Canadiens qui partagent cet idéal de se rallier et de reprendre la lutte, et ce à tous les niveaux : personnel, associatif, ou au sein de leur circonscription. Il s’agit après tout de ranimer l’âme de notre nation, rien de moins.